Good to Great, de Jim Collins : note personnelle et critique

Je viens d’achever Good to Great (en français De la performance à l’excellence), de Jim Collins (HarperBusiness, 2001), dont je suis ressorti avec un sentiment partagé: d’un côté, l’impression d’avoir lu un bon livre, plutôt bien écrit, avec des règles de management claires et simples, bref, une efficace boîte à outil du leadership; de l’autre, une gêne sur la prétention scientifique de l’auteur, qui estime pourtant avoir été d’une extrême rigueur sur le processus.


Pour simplifier, Jim Collins prétend avoir passé en revue l’univers complet (1.435 entreprises du Fortune 500 entre 1965 et 1995) de sociétés américaines cotées en bourse, l’avoir passé au tamis de la surperformance boursière (3x la performance boursière de l’univers des 1.435 valeurs sur une période de 15 ans), en avoir tiré un échantillon exhaustif de 11 valeurs, dont il a alors étudié les points communs pour en déterminer des règles de leadership à appliquer partout si l’on veut transformer une bonne entreprise en excellente entreprise.

Jusque là, très bien. Et puis j’ai considéré la liste des 11 entreprises en question, que je connais assez bien, et je me suis demandé si j’en restais là, où si j’essayais d’aller plus loin dans la réflexion critique. Deux sentiments contradictoires: qui suis-je pour remettre en cause un livre de management acclamé et vendu à des millions d’exemplaires? Mais aussi  la certitude de ma compétence. Le marché des actions américaines, c’est mon expertise, et j’ai passé plus de vingt ans à conseiller dans ce domaine les investisseurs institutionnels européens.

Sur la liste des 11 entreprises exemplaires, j’ai des souvenirs assez précis, qui ne vont pas tous dans le sens de la thèse de Collins. J’ai suivi la plupart de ces valeurs, j’ai rencontré plusieurs de leurs patrons: Fannie Mae, vers 1992 (souvenir excellent) et 2001 (arrogance du management); Wells Fargo, vers 2002 (souvenir excellent, et la mémoire encore précise d’une citation du CEO: «we are a sales organization which happens to be a bank»); j’ai recommandé et écrit sur Walgreen (souvenir excellent) en juin 2004. Et puis j’ai suivi le dépôt de bilan de Circuit City en 2008-2009, et la crise financière depuis 2007, durant laquelle Fannie Mae a implosé en coûtant au contribuable américain une somme estimée à 200 milliards de dollars sur la décennie. Bien sur, ces souvenirs correspondent à des époques qui ne sont pas celles de la thèse de Collins.

Plus généralement, l’observateur des marchés financiers, toujours à la recherche d’une méthode d’analyse prévisionnelle de la performance boursière, sait le risque qu’il y a à procéder à un data mining qui confonde association, corrélation, et causalité. N’ayant aucune compétence en statistiques, ni le temps de vérifier le travail de Collins, je me suis contenté de faire une recherche Google «rebuttal research Good to Great» pour prolonger mon intuition. Et j’ai trouvé ça: «Good to Great, or Just Good?», by Bruce Niendorf and Kristine Beck (Academy of Management Perspectives, Novembre 2008 http://www.business.unr.edu/faculty/simmonsb/badm720/ampgoodtogreat2.pdf). Les auteurs sont deux professeurs de Finance de l’University of Wisconsin Oshkosh. Voici le résumé de leur étude:

Good to Great has been on BusinessWeek’s best-seller list since its October 2001 release. In Good to Great, author Jim Collins identified a set of 11 firms as great, then used them to derive five management principles he believed led to “sustained great results.” We contend that due to two fatal errors, Good to Great provides no evidence that applying the five principles to other firms or time periods will lead to anything other than average results. We explain the two errors and empirically test our contention. When ranked with the 2006 Fortune 500, the 11 Good to Great firms have an average ranking of 202nd. In addition, in terms of long-term stock return performance, the Good to Great firms do not differ significantly from the average company on the S&P 500. Our evidence is consistent with the conclusion that although the Good to Great firms may be good, they aren’t great.

J’ai trouvé leur étude tout à fait convainquante. Je ne sais pas s’il y a ensuite eu débat critique sur la méthodologie de ces deux chercheurs, j’en suis resté là.

Je lirai prochainement le livre récent de Jim Collins, Great by Choice. En attendant, ma conclusion très personnelle sur Good to Great: un bon livre, peut-être pas pas un grand livre.